Abdélazer (Edme-Louis BILLARDON DE SAUVIGNY)

Tragédie en cinq actes et en vers, traduction de Abdelazer or the Moon’s Revenge d’Alphara Johnson dite Mrs Behn.

Éditée dans le Parnasse des Dames, en 1773.

 

Personnages

 

LA REINE DE CASTILLE

DON PHILIPPE son fils, héritier de la Couronne

ALONZO, prince du sang des Rois

ABDÉLAZER, prince Africain, généralissime des armées de Castille

ÉLÉONORE, fille de la Reine

IRÈNE, femme d’Abdélazer et sœur d’Alonzo

ELDONA, confidente de la Reine

ELVIRE, confidente d’Irène

ABULCAR, confident d’Abdélazer

GRANDS DE LA COUR

PRINCIPAUX CHEFS DE L’ARMÉE

SOLDATS

PEUPLE

GARDES

 

La Scène est à Tolède, Capitale de la Castille, dans le Péristyle du Palais.

 

 

ACTE I

 

 

Scène première

 

LA REINE, ELDONA

 

LA REINE.

Laisse, chère Eldona, laisse couler les pleurs

Que la mort d’un Époux arrache à mes douleurs.

Le poignard qui, dans l’ombre, osa couper sa trame,

Ne doit point épargner sa malheureuse femme.

Ô ! nuit sanglante, ô ! nuit d’épouvante et d’horreur ;

D’un paisible sommeil je goûtais la douceur ;

J’entends des cris affreux !... « un monstre parricide

« A, dans le cœur du roi, plongé son bras perfide.

Je me lève, je cours d’un pas précipité,

Le Roi voyait encore un reste de clarté ;

À peine vers son lit la frayeur m’a traînée,

Ah ! tremble, m’a-t-il dit, épouse infortunée ;

Ce bras qui s’est fouillé dans le sang de son Roi,

S’est ouvert un chemin pour aller jusqu’à toi ;

Il dit. Moi repoussant d’étrangères alarmes,

Seulement je m’occupe à lui donner des larmes,

Il meurt. Ses yeux à peine au jour étaient fermés,

Qu’un tas de factieux, d’espérance animés,

S’arrachant sa dépouille et disputant sa place,

Lèvent contre la veuve un front armé d’audace.

Nos Princes divisés, au mépris des nos lois,

De mon fils, jeune encore osant ravir les droits,

Prodigues envers moi de haine et d’imposture,

Enhardissent les cris de cette ligue obscure,

Et dans les intérêts de leur âpre transport,

Eldona, du Roi même, ils m’imputent la mort,

Tu sais si je l’aimais ! hélas !

ELDONA.

Séchez vos larmes.

Le grand Abdélazer calmera vos alarmes ;

Ce Héros Africain élevé parmi nous,

Dont les Princes ligués en secret sont jaloux,

Des esprits inquiets calmera les intrigues,

Et d’une Cour jalouse arrêtera les brigues :

Son père, je le sais, au milieu des combats,

Par le feu Roi, Madame, a reçu le trépas :

Il fut notre ennemi, son trépas était juste.

Son fils nourri depuis dans cette Cour auguste,

Des mains de votre époux a vu tomber les fers.

Que d’honneurs ont depuis effacé ses revers !

Élevé désormais au rang le plus sublime,

Des suprêmes grandeurs il a passé la cime ;

Et de tant de bontés, même honoré par vous,

De s’acquitter, Madame, il doit être jaloux.

LA REINE.

Je le vois s’approcher ; Eldona qu’on nous laisse,

Allez, retirez-vous.

Eldona sort.

 

 

Scène II

 

ABDÉLAZER, LA REINE

 

LA REINE.

J’ai rempli ma promesse,

Abdélazer, enfin mon mari ne vit plus. Aux

regards fascinés des peuples éperdus,

Ce poignard, par mes mains, vient de trancher sa vie.

Du Trône sous vos pas la route est aplanie.

Sur ce meurtre commis au fond de mon Palais,

J’ai pris soin d’écarter les soupçons indiscrets ;

De Rome dès longtemps contre nous déclarées,

J’ai peint dans les excès la haine conjurée ;

Le jaloux Don Carlos, frère de mon mari,

Aux murs du Vatican dans la pourpre nourri,

Fier d’élever sa voix au milieu du Conclave,

Dans son ressentiment nous insulte et nous brave ;

Il fut de mon mari le Ministre orgueilleux

Il fit gémir l’État sous un joug onéreux.

Lassé d’un joug si dur le Peuple se plaignit,

Jusques aux pieds du Roi la voix en retentit,

Il exila son frère. Alors Rome avec zèle,

De ce captif errant épousa la querelle.

Don Carlos dans son cœur a gardé son courroux ;

Du fond du Vatican il tonne contre nous.

J’ai su feindre, Seigneur, qu’un secret émissaire,

Dans l’ombre du silence envoyé par mon frère,

Sans doute à la faveur de complices obscurs,

Vers le jour pâlissant s’est glissé dans nos murs ;

Et qu’au sein du feu Roi sa main s’est enfoncée.

Seigneur, voilà le crime où vous m’avez forcée ;

Rien ne s’oppose plus à votre ambition.

Vous voyez à quel prix j’ai mis notre union ;

À vous seul j’immolai cette illustre victime,

Et j’attends de vous seul le fruit de ce grand crime.

Avant de voir briller le moment solennel,

Qui doit m’unir à vous aux marches de l’autel,

Laissons un libre cours aux pleurs faux ou sincères,

Que du Peuple et des Grands les intérêts contraires,

S’empressent de donner à cet événement.

Assez contre le Roi votre ressentiment

Éclatait aux regards d’une Cour trop jalouse ;

On vous accuserait d’avoir, sur son épouse,

Arrêté dès longtemps vos vœux ambitieux,

Prince, et d’intelligence on nous croirait tous deux.

Laissez-moi les instants de dissiper l’orage

Des foudres opposés roulants dans le nuage,

De forcer les États d’applaudir à mon choix

De vous mettre moi-même au trône de nos Rois.

ABDÉLAZER, d’un air forcé.

Oui, Madame, à vos soins je sais rendre justice,

Oui je sais comme on paye un semblable service.

J’aperçois Alonzo, je connais ses projets,

C’est à moi de calmer ses soupçons inquiets ;

Le sang l’unit à vous. Son crédit, sa naissance,

Sa farouche vertu dont le faste m’offense,

De lui tout m’est suspect ; s’il m’a donné sa sœur ;

Il crut par cet hymen ralentir ma fureur,

Et pensa vainement que les charmes d’Irène,

Assoupiraient un jour ma vengeance et ma haine.

Laissez-moi l’amener au-devant de mes coups.

La Reine sort.

 

 

Scène III

 

ALONZO, ABDÉLAZER

 

ALONZO.

Abdélazer, un monstre élevé parmi nous,

A, sur son propre Roi, porté sa main hardie.

Nous ignorons l’auteur de cette perfidie ;

Ce tigre expirerait dans de honteux tourments.

J’ai pensé que la Reine en ces affreux moments,

Révélant à vous seul ce crime épouvantable,

Vous instruisait du meurtre ainsi que du coupable ;

Son âme pour vous seul n’eût jamais de secrets,

Elle vous confia ses plus chers intérêts.

A-t-on du criminel découvert quelque indice ?

À ce monstre le ciel fait-il enfin justice ?

Enfin le jour vient-il où ses membres épars

Des peuples indignés repaîtront les regards ?

Sans doute auprès de vous, soigneuse de se rendre,

Voilà ce que la Reine a daigné vous apprendre.

ABDÉLAZER.

Si la Reine a daigné m’apprendre ses secrets,

Seigneur, je n’en dois point de compte à ses sujets ;

Mais j’ose m’étonner qu’une Cour qui l’offense,

Accuse insolemment sa juste défiance ;

Quand son cœur se dérobe à vos regards jaloux,

Quand elle a des secrets, n’en accusez que vous.

À mes yeux dans son âme elle a permis de lire,

C’est que seul je la sers quand on cherche à lui nuire ;

Toutefois avec vous je consens à m’unir,

Pour chercher le coupable et le faire punir.

Mais de cet assassin quelque soit le supplice,

C’est à la Reine seule à s’en faire justice.

Vous, dont la voix contre elle osa trop éclater.

Méritez sa clémence, au lieu de l’irriter.

ALONZO.

Abdélazer, ainsi déjà se fait connaître ;

Il ne se contraint plus pour nous parler en maître ;

On voit trop que la Reine a nourri son espoir ;

Il marche sans obstacle au souverain pouvoir.

ABDÉLAZER.

Avant de vous livrer à cette crainte vaine,

Avez-vous oublié que votre sœur Irène,

Par son hymen chéri couronnant tous mes vœux

À ma foi qu’elle enchaîne interdit d’autres nœuds ?

Je ne sais si le Roi meurt ou non par un crime,

Mais de son jeune fils le droit est légitime.

Sa mère en repoussant l’héritier naturel,

Ne saurait l’écarter du trône paternel,

Qu’en formant les liens d’un nouvel hyménée.

Elle ne peut qu’à vous unir sa destinée ;

Le sang vous ouvre au trône un chemin assuré :

Son oncle, dans la pourpre aux autels consacré,

Élevant ses projets jusques à la Tiaré,

Abat entre elle et vous le mur qui vous sépare.

Moi, tout m’exclut d’un trône où vous avez des droits,

Moi qui n’ai que l’éclat de mes faibles exploits.

Le superbe Espagnol, à ma main étrangère,

Laisserait-il passer un sceptre héréditaire,

À moi né loin de lui dans nos brûlants déserts,

À moi qui porte encor l’empreinte de ses fers,

Et du bandeau royal ira-t-il ceindre un Maure,

Quand du sang de ses Rois un filet reste encore.

J’ai cru que votre four garantissait ma foi.

Sachez que vos soupçons outragent elle et moi,

Et que si ma fierté daigne ici vous répondre

Avant la fin du jour je saurai vous confondre.

ALONZO.

Seigneur, j’abjure enfin d’odieuses terreurs,

Mais moi-même ai connu l’excès de vos fureurs.

Élevé parmi nous depuis votre naissance,

Votre bouche sans cesse appelle la vengeance.

Du milieu des grandeurs éparses sous vos pas,

Votre père vous crie « ah ! venge mon trépas.

Quelquefois j’ai surpris votre silence sombre ;

Je vous ai vu farouche, et vous cachant dans l’ombre

Du Roi qui vous aimait, abhorrant les bienfaits,

Rouler dans votre sein les plus affreux projets.

Vainement à mes yeux vous vouliez vous contraindre.

Je vis qu’Abdélazer n’était pas né pour feindre ;

Je vous vis indigné de vos nombreux honneurs

Lever un front altier contre vos bienfaiteurs.

Toutefois à vos soins, Seigneur, je m’abandonne ;

Je croirai que vos vœux n’aspirent point au Trône,

Venez, de nos soupçons, ardent à vous venger,

Faire cesser le bruit qui vous ose outrager.

Songez au nœud puissant qui nous joint l’un et l’autre,

Ou pensez que ma perte entraînerait la vôtre.

Il sort.

 

 

Scène IV

 

ABDÉLAZER, seul

 

Ô Vengeance ! ô plaisir réservé pour le ciel !

Dès qu’il peut se venger, l’homme est plus qu’un mortel.

Ah ! j’abuse avec joie une Reine égarée,

Épouse sans vertu, mère dénaturée ;

Elle ne vit encor qu’autant qu’elle me sert,

De ce palais sanglant je veux faire un désert ;

Le Roi fera suivi, je veux que sur sa tombe

Sa race entière enfin lui serve d’hécatombe...

Alonzo le premier, sentira mon courroux ;

Ma femme jusqu’à lui va conduire mes coups.

Les fatales clartés des flambeaux d’hyménée,

Ont éclairé de loin sa dernière journée,

Qu’il meure : je croirais être à demi vengé,

Si par sa propre sœur il n’était égorgé,

À ce prix seulement sa sœur pût m’être chère,

Je puis à ce prix seul te venger, ô ! mon père ;

Et ton ombre guidant mes bras ensanglantés

Frémira des grands coups qu’un fils aura portés.

 

 

Scène V

 

ABDÉLAZER, ABULCAR

 

ABDÉLAZER.

Eh bien, cher Abulcar ! que dit-on dans l’armée ?

Quoi ?

ABULCAR.

De la mort du Roi la nouvelle est semée,

De ce terrible coup on vous nomme l’auteur.

ABDÉLAZER.

Va, je dissiperai cette vaine rumeur.

Mais dis-moi cependant que fait Éléonore.

ABULCAR.

Elle sème en tous lieux l’horreur qui la dévore,

Tout semble partager sa tristesse et son deuil,

Ses mains, du Roi son père, embrassent le cercueil.

Près du seul Alonzo j’ai vu tarir ses larmes :

La Princesse à lui seul confiant ses alarmes,

Semble pleurer son père avec moins de regret ;

L’un l’autre dès longtemps ils s’aiment en secret.

ABDÉLAZER.

Cet amour fortuné leur deviendra funeste.

Ah ! je diviserai ces feux que je déteste.

Ma main, cher Abulcar, lui réserve un époux...

Mais les yeux, contre moi, n’ont-ils point de courroux ;

Mon nom ne s’est-il point échappé de sa bouche.

ABULCAR.

Elle garde sur vous un silence farouche.

ABDÉLAZER.

J’ai trouvé le moyen d’apaiser ses douleurs,

De tarir avant peu la source de ses pleurs :

Un trône calmera cette tristesse amère

Et peut bien consoler de la perte d’un père.

ABULCAR.

Seigneur, je l’avouerai, ce projet me surprend,

Don Philippe, avant elle, a droit à ce haut rang ;

Tout le Peuple est pour lui. Malgré votre puissance,

Il saura réclamer les droits de sa naissance.

ABDÉLAZER.

Que m’importe le Peuple et ses obscurs complots ;

Aurais-je donc ouvert à demi les tombeaux ?

Suis-je fait pour commettre un attentat stérile ?

Pour m’endormir en paix sur un crime inutile ?

Si dans mes grands desseins le ciel tranche mes jours,

Je veux auparavant ensanglanter leur cours,

Périr accompagné de célèbres victimes

Et sur un tas de morts descendre aux noirs abîmes.

Mon âme trop longtemps dévora son courroux :

Pendant quinze ans entiers j’ai préparé les coups

Qui vont fondre à la fois sur la Castille entière ;

Elle chancelle et touche à son heure dernière.

Cet État n’a que trop mérité ma fureur.

De mes revers affreux rappelle toi l’horreur ;

Souviens-toi du Héros qui m’a donné la vie,

Ce Héros, la terreur et d’Europe et d’Asie,

Qui faisant des sujets de tous ses ennemis,

Régnait en père, alors, sur vingt peuples soumis,

Ce fameux Abdalla d’immortelle mémoire,

Intrépide au combat, doux après la victoire...

Le Ciel sur un abîme a suspendu les Rois,

Mon père fut vaincu pour la première fois :

De traîtres dans nos rangs une foule semée,

Au Castillan trompeur avait vendu l’armée.

Et par leurs lâches mains il fut fait prisonnier.

Ce Roi que ma fureur vient de sacrifier,

De respects simulés prodigue envers mon père

Veut à force d’honneurs adoucir sa misère,

Il se feint son ami, propose des traités

Qui rendront leurs débats à jamais limités :

Mon père les accepte ; un cœur plein de vaillance

Ignore en ses détours la sombre défiance ;

Ils jurent tous les deux une éternelle paix ;

Pour une pompe auguste on orne le palais ;

Et pour premier signal de cette horrible fête

De mon père à mes pieds je vis tomber la tête.

Je le vis expirant sous les coups redoublés

Attester mais en vain les serments violés :

Par le Peuple en fureur j’ai vu ma triste mère,

J’ai vu son corps meurtri traîné sur la poussière,

Et ses membres épars dispersés par lambeaux

Livrés pour aliment aux voraces oiseaux.

J’avais à peine encor atteint mon second lustre ;

Unique rejeton resté d’un sang illustre,

Je devais de leur sort éprouver la rigueur ;

J’ignore encor quel Dieu m’accorda sa faveur.

Du Roi des Castillans, soit pitié, soit faiblesse,

Sa cruelle bonté fit grâce à ma jeunesse ;

Sans doute il espéra, de remords agité,

Fléchir en me sauvant, le Ciel épouvanté :

Ce Roi cherchait en vain à fuir sa tombe ouverte,

Les cieux qu’il outragea m’ont gardé pour sa perte :

J’abjure ses bienfaits, ses secours odieux,

J’abuse de sa foi, pour obéir aux cieux.

Les fléaux ramassés sur cette horrible terre

Me rendront-il mon trône, et mon père et ma mère,

Et le sceptre Espagnol de flots de sang baigné,

Peut-il fermer la plaie en mon cœur indigné ?

L’Africain né sensible, est né pour la vengeance.

Je sais que mes desseins ont besoin de prudence,

Mais les cieux que je sers guideront ma fureur,

Ils prendront ma défense et ma cause est la leur.

ABULCAR.

Je frissonne pour vous de vos projets terribles.

Vous êtes entouré d’ennemis invisibles ;

À leurs bras réunis qu’opposerez-vous ?

ABDÉLAZER.

Sortons, je confierai ce secret à ta foi.

 

 

ACTE II

 

 

Scène première

 

ÉLÉONORE, ALONZO

 

ALONZO.

Madame, où courez-vous, interdite, éperdue ?

ÉLÉONORE.

En vain je cherche à fuir la terreur qui me tue,

Je vois à chaque pas mon père tout sanglant,

Il me montre le fer enfoncé dans son flanc ;

Ses regards courroucés respirent la colère,

Il demande vengeance, il me nomme ma mère ;

Ma mère ! non son cœur n’est point dénaturé

Son bras à tant d’horreurs n’a pu s’être livré...

Si ton ombre poursuit l’auteur de ce grand crime,

Ô mon père ! du moins prends une autre victime,

Il est un monstre affreux que je crains de nommer ;

De l’État chancelant qu’il cherche à consumer,

Il séchera le tronc jusques dans sa racine.

ALONZO.

N’en doutez pas, Madame, il jure sa ruine,

Et moi-même feignant d’ignorer ses projets,

J’ai lu ses fiers transports dans ses yeux inquiets ;

Dans son avide cœur il dévore le trône.

De nuire à ses desseins, je sais qu’il me soupçonne.

Je le trompe, j’ai feint d’être son concurrent,

J’oppose cette digue à ce fougueux torrent.

Je sais que de son lit voulant chasser Irène,

Il se flatte en secret de l’hymen de la Reine ;

Et sous l’abri fatal d’un divorce odieux,

Il veut à nos regards ferrer ces nouveaux nœuds.

Don Philippe à ma sœur attaché dès l’enfance,

Avait de son hymen cultivé l’espérance,

Ce fut avec douleur qu’il vit un bien si cher

Passer rapidement aux mains d’Abdélazer ;

Mais je prétends moi-même appuyer ce divorce

Flatter Abdélazer par cette adroite amorce ;

Les cieux, jusqu’à ce jour, dans ses stériles nœuds,

N’ont d’aucun gage encore favorisé les feux.

Ma sœur, à Don Philippe, en secret attachée,

À ce Prince en pleurant, s’était vue arrachée ;

Avec joie elle ira revoler dans ses bras ;

Rome, à ces nouveaux nœuds ne s’opposera pas :

Votre oncle, sous la pourpre assis au sanctuaire,

Contre une sœur perfide aiguisant sa colère,

Au fond du Vatican forge à loisir les traits

Qui, des séditieux confondront les projets.

Rome nous sert, oui, Rome à ce Maure infidèle,

A voué dès longtemps une haine immortelle ;

Du Prince Don Philippe elle appuiera les droits,

Remettra votre frère au trône de ses Rois,

Aux vœux d’Abdélazer opposera ses brigues,

De la Reine et de lui sapera les intrigues,

Et saura foudroyer leur orgueilleux espoir,

Près du trône où tous deux ils prétendaient s’asseoir.

Mais après ces desseins, m’est-il permis, Madame,

De vous parler des vœux les plus chers à mon âme ;

D’espérer qu’Alonzo...

ÉLÉONORE.

Seigneur, je vous comprends ;

Oui, faites agir Rome, et frappez les tyrans ;

Couronnez le vrai Roi. Mais si je vous suis chère,

Ah, Seigneur ! épargnez ma malheureuse mère ;

Je ne veux point percer un complot odieux,

Épaississez le voile étendu sur mes yeux,

Et ne contraignez pas, Seigneur, ma bouche impie

À maudire le sang où j’ai puisé la vie :

Allez, cher Prince, allez, vos vœux sont entendus,

Et c’est le moindre prix de vos rares vertus.

Elle sort par un côté du Théâtre, Don Philippe entre par l’autre.

 

 

Scène II

 

DON PHILIPPE, ALONZO

 

DON PHILIPPE.

Ah ! contre la Castille aujourd’hui tout conspire,

Son terme est arrivé : l’ange de cet empire

S’est pour jamais, Seigneur, envolé loin de nous ;

D’un invisible bras nous éprouvons les coups.

Le Castillan jadis à ses Rois si fidèle,

Désormais sous le joug d’une lâche tutelle,

D’un devoir légitime ardent à s’éloigner,

Par un Maure odieux se laisse gouverner.

Attendrons-nous, Seigneur, que ce fléau funeste,

De l’Empire détruit disperse encor le reste ?

ALONZO.

De la faveur des cieux espérez plus, Seigneur.

Lorsque le crime atteint sa dernière hauteur,

Sa chute moins prévue en devient plus rapide.

Si j’en crois la lueur de l’espoir qui me guide,

Lui-même, ce tyran s’enchaîne dans ses lacs

Et creuse de ses mains l’abîme sous ses pas.

DON PHILIPPE.

Seigneur, expliquez-vous.

ALONZO.

Il répudie Irène,

Je n’ai plus avec lui de lien qui m’enchaîne ;

Rien ne m’arrête plus.

DON PHILIPPE.

Qu’entends-je ? ah, juste ciel !

Je pourrais espérer... vous le savez cruel !

C’est vous dont la barbare et fausse politique

M’arracha cet objet de ma tendresse unique,

Vous comblâtes mes maux.

ALONZO.

J’eus mes raisons alors,

Je voulais de ce monstre arrêter les transports.

DON PHILIPPE, avec chaleur.

Croyez-vous qu’en mes bras elle vole avec joie ?

ALONZO.

Seigneur, mes yeux l’ont vue à ses douleurs en proie,

Combattant dans son cœur des soupirs indiscrets,

Sous le joug du devoir étouffer ses regrets ;

Émue à votre nom et dévorant ses larmes,

Chercher dans sa vertu de trop pénibles armes,

Et trop faible à la fois contre elle et contre vous,

Ramener tous les vœux à son barbare époux,

Et fière d’opposer cet obstacle à sa flamme,

Seigneur, entre elle et vous l’implorer dans son âme.

DON PHILIPPE.

Ah, mon cher Alonzo ! je cède à mes transports,

Fais que je doive un trône à tes heureux efforts ;

Quel bonheur d’y pouvoir couronner ce que j’aime.

ALONZO.

On s’avance en ces lieux.

DON PHILIPPE.

Ô ciel ! c’est elle-même.

Alonzo sort par le côté opposé à celui par lequel entre Irène.

 

 

Scène III

 

DON PHILIPPE, IRÈNE

 

DON PHILIPPE.

Madame, est-il bien vrai que votre injuste époux

Rompt aujourd’hui les nœuds qui l’attachent à vous !

Puis-je enfin me flatter d’un rayon d’espérance,

Et mes feux trop longtemps condamnés au silence,

À vos regards enfin peuvent-ils éclater !

IRÈNE.

Seigneur, qui vous l’a dit qu’il songe à me quitter ?

Osez-vous adopter cette vaine chimère ?

Abdélazer ainsi croit abuser mon frère.

Cette alarme est le fruit de leurs trop longs débats,

Et vous même, Seigneur, vous ne le croyez pas.

Je sais qu’Abdélazer et m’estime et m’honore ;

Je sais que j’en suis digne, et s’il faut plus encore,

J’ai reçu ses serments, il a reçu ma foi,

Dès qu’il est mon époux, il est digne de moi.

Mon époux, de nos nœuds ne perd point la mémoire,

Rejetez ces soupçons et ménagez ma gloire.

DON PHILIPPE.

Ah, cruelle ! ainsi donc, prompte à vous aveugler,

Vous caressez la main qui vous ose immoler ;

Dans son lit odieux, vous restez avec joie ;

De son ambition triste et servile proie,

Vous attendez qu’un monstre ennemi de l’État,

De ses bras dédaigneux vous chasse avec éclat ;

De ses atrocités, Irène lui tient compte ;

Elle veut partager la moitié de sa honte,

Trop honorée encor d’embrasser ses genoux.

IRÈNE.

Je vous ai déjà dit qu’il était mon époux,

Prince, et dans les transports où s’égare votre âme

Souvenez-vous qu’ici vous parlez à sa femme,

Et croyez que le rang où vous aller monter

Ne vous a point donné le droit de m’insulter.

DON PHILIPPE.

T’insulter ! ah ! ton cœur peut abuser sans doute

Des sensibles regrets que ta perte me coûte.

Tu sais si je t’aimais : tu fus mon seul espoir.

Eh ! que m’importe à moi le souverain pouvoir ?

Irène m’était tout. Tu me fus enlevée,

Ma tendresse depuis en mon cœur captivée

Ne t’importuna point de ses jaloux transports.

Combien pour t’oublier n’ai-je point fait d’efforts !

Et lorsque de tes bras ton époux se sépare,

Quand il te fuit, c’est moi, moi qui suis le barbare.

Au plus fidèle amant, l’amant le plus soumis,

L’espoir le plus léger n’est pas même permis.

Hélas ! il fut un temps où ta bouche cruelle,

Eût craint de me porter cette atteinte mortelle.

Il se jette à ses pieds.

De nos premiers moments ne te souvient-il plus ?

Combien de fois nos pleurs et nos vœux confondus

Se promirent... grands Dieux ! je vois couler tes larmes.

IRÈNE.

Don Philippe, ah ! Seigneur, épargnez mes alarmes,

Moi vous haïr !... fuyez, j’aperçois mon époux ;

Laissez-moi.

Il sort.

 

 

Scène IV

 

ABDÉLAZER, IRÈNE

 

ABDÉLAZER.

Don Philippe était à vos genoux,

Madame, son départ a droit de me surprendre :

Je juge qu’il avait quelque grâce à vous rendre ;

Et j’aurais souhaité dans ces heureux moments

Avoir aussi ma part de ses remerciements.

IRÈNE.

Oui, sans doute, il vous doit plus que vous n’osez croire ;

Vos bienfaits sont toujours présents à sa mémoire ;

Vous même vous mettez votre femme en ses bras,

Don Philippe n’a point des sentiments ingrats :

Son tendre cœur touché de ce bienfait suprême

Vous en eût, s’il m’eût cru, rendu grâce à vous-même.

ABDÉLAZER.

Je méprise un vain bruit qui se perd dans les airs,

Et qu’ont ici semé mes ennemis divers.

Faut-il vous l’avouer ? appuyant cette ruse,

J’ai moi-même grossi l’erreur qui vous abuse.

De votre frère altier je connais les mépris ;

J’ai pris soin d’alarmer ses crédules esprits :

Envers moi dès longtemps vous surprîtes sa haine ;

Par la seule terreur aujourd’hui je l’enchaîne :

De me nuire toujours il s’est montré jaloux,

Je me fers contre lui de son amour pour vous :

Par ce divorce feint qu’il était fait pour craindre,

À me ménager mieux, j’ai voulu le contraindre,

Et de ses vains soupçons réprimer les éclats ;

Je le trompe à dessein.

IRÈNE.

Tu ne me trompes pas,

Mes yeux sont éclairés sur ton complot perfide,

Je suis dans tes détours, le flambeau qui te guide ;

De ses ombres, crois-moi, crains de t’envelopper,

Tu t’abuses toi-même en voulant me tromper ;

Tu t’assures en vain de l’appui de la Reine,

La Reine peut tomber, et ta chute est certaine.

Je ne veux point ici fonder ses attentats,

Ni tes vœux odieux que je n’explique pas ;

Exécrables secrets que mon âme renferme :

Mais aux vœux des méchants les Dieux ont mis un terme :

Tremblez, ingrats, tremblez ; leur foudre va partir.

Leur bonté toutefois pardonne au repentir...

Écoutez-moi, Seigneur, il en est temps encore,

Pour vous seul aujourd’hui ma bouche vous implore.

Cruel ! épargnez-moi le spectacle odieux

D’un époux, encore cher, égorgé sous mes yeux.

Une juste terreur tient mon âme asservie...

Ne m’abandonne pas, il y vade ta vie.

Des complots ténébreux se forment à l’écart ;

Ton épouse peut-être est l’unique rempart

Qui, pouvant s’opposer aux coups de la tempête,

De la mort qui te fuit peut garantir ta tête.

Ne te repose point sur tes hardis exploits,

La Castille aime encor le pur sang de ses Rois.

Vois le piège couvert où la fureur t’entraîne ?

Au Prince ton rival si tu livres Irène

En rompant le lien qui t’unit avec moi,

Tu lui donnes, cruel, des armes contre toi :

Il ne m’épousera que sur ta tombe ouverte

Moi-même je ferai le gage de ta perte.

Je ne rappelle point avec quelle douleur

À ce Prince chéri j’ai pu ravir mon cœur ;

Mon frère l’ordonnait, je lui fus arrachée,

Tu sais combien depuis à toi seule attachée,

Étouffant en silence un amour malheureux,

J’ai mis tout mon bonheur à combler tous tes vœux.

Eh bien, cruel ! eh bien ! tu peux quitter Irène,

Mais moi, dès ce moment, à tes bras je m’enchaîne,

Et couvrant de mon cœur ton cœur traître et sans foi,

Je prétends à la mort t’arracher malgré toi.

ABDÉLAZER.

Madame, c’en est trop, ma vive impatience

Se lasse de souffrir un discours qui m’offense,

Fuyez. Je brave ici vos soupçons insultants ;

Vous saurez votre sort quand il en fera temps.

IRÈNE.

Ah ! quelque soit le sort que ta main me prépare,

Non, non, de mon époux je ne crains rien, barbare ;

Tous mes vœux, mon bonheur et mes jours sont à toi,

Irène t’appartient, mais ta gloire est à moi,

Ainsi que ta tendresse elle dût m’être unie,

L’une, hélas ! aurait fait le charme de ma vie ;

Mais je sauverai l’autre aux dépens de mes jours,

C’est mon dernier espoir, il m’appelle et j’y cours.

Elle sort.

 

 

Scène V

 

ABDÉLAZER, seul en la regardant sortir

 

Va, fuis aveuglément un espoir téméraire,

Ton amant dans la tombe a précédé ton frère ;

Mais la Reine paraît.

 

 

Scène VI

 

LA REINE, ABDÉLAZER

 

LA REINE.

Est-il bien vrai, Seigneur ?

Ce nouvel attentat qui me comble d’horreur

Don Philippe n’est plus. De remords dévorée

Dans mon palais désert je marchais égarée ;

Mes yeux, à chaque pas, croyaient voir mon époux,

L’époux infortuné massacré par mes coups ;

Quel spectacle cruel à mes yeux se présente !

Mon fils, les yeux éteints et la tête sanglante,

S’offre, non loin de moi, porté sur des soldats

Je me jette sur lui, je le presse en mes bras ;

Secours vains ! il est sourd aux plaintes de sa mère.

Cependant avec soin plus je le considère,

Plus dans ses traits sanglants, défigurés, meurtris,

Mes tristes yeux ont peine à connaître mon fils.

Cette erreur m’a tenue un longtemps occupée,

Mais par les vêtements, je fus trop détrompée ;

De mon malheur affreux je n’osai plus douter :

En regardant Abdélazer.

Je vis qu’un tigre armé pour me persécuter

N’était point assouvi d’une seule victime,

Et qu’à pas de géant il marche dans le crime.

Était-ce peu, dis-moi, que les cieux irrités,

Portant sur mon époux mes bras ensanglantés,

Par tes cruels avis empoisonnant mon âme,

Souillassent de son sang sa criminelle femme ?

Quoi ! le sang de mon fils dans ce jour plein d’horreur,

Dût-il servir encor ta barbare fureur ;

Et pour repaître mieux ta haine meurtrière,

Te faut-il le trépas de ma famille entière.

Va, je reçois ce prix de tous mes attentats,

Ta main, moi même un jour ne m’épargnera pas ;

Mais je vole en aveugle au devant de l’abîme,

Un Dieu plus fort que moi m’a dévouée au crime ;

Ce Dieu, c’est l’ascendant qui m’entraîne vers toi

Je suis sans espérance, et je suis sans effroi :

Va, tu peux tout oser, tout attenter, tout feindre,

Je t’aime sans pouvoir te haïr ni te craindre ;

À ton barbare sort, mon triste sort est joint...

Ah ! dis-moi seulement que tu ne me hais point :

Puisqu’il faut à ton cœur un cœur qui lui ressemble,

D’amour et de forfaits nous combattrons ensemble,

Je te pardonne tout.

ABDÉLAZER.

Je ne pardonne pas

D’un scrupule insensé les timides éclats ;

Moi seul, pour vous servir, j’ai tout osé, Madame,

J’ai bravé tout péril, j’attendais de votre âme

D’autres remerciements. Oubliez toutefois

Ce que vous me devez, et ce que je vous dois ;

Oubliez que ma voix vous promit cet Empire ;

Oubliez tout l’État qui contre vous conspire ;

Oubliez qu’à ses cris j’oppose mes destins ;

Que je puis mettre seul le sceptre entre vos mains ;

Que du meurtre du Roi moi seul ayant l’indice,

Un mot vous met au trône ou vous mène au supplice ;

Oubliez mes bienfaits, votre amour, mes serments ;

Embrassez à loisir vos vains pressentiments ;

Traitez-moi de tyran, de monstre sanguinaire,

Pour vous j’ai tout commis, j’attendais ce salaire ;

Livrez-vous sans rougir à des pensers si bas,

Je méprise un cœur faible, et je ne le crains pas.

LA REINE.

Eh ! qui vous parle ici, barbare, de me craindre,

J’ai cessé d’être Reine ! et je ne suis qu’à plaindre.

Nos intérêts affreux sont communs désormais...

Le ciel m’unit à toi par le nœud des forfaits.

Traite en despote altier ta captive enchaînée,

Désormais de toi seul dépend ma destinée ;

Je ferais contre toi d’inutiles efforts,

Va, je t’immole tout jusques à mes remords ;

Peints-moi tous les affronts dont je me suis fouillée,

Je ne puis être encor assez humiliée ;

Pour toi je ferai tout, ah ! fais qu’Abdélazer

Ne m’abandonne pas... il me coûte assez cher.

ABDÉLAZER.

Comptez sur mes serments, et si je les oublie...

LA REINE.

Je remets en tes mains mon bonheur et ma vie ;

Le temps presse, cours, vole, assemble nos États,

Fais appeler l’armée et le peuple aux combats.

Pour prix du fils chéri que m’enlève ta haine,

Surtout ressouviens-toi de m’immoler Irène :

Ôte cette rivale à mes yeux inquiets,

Et mérite ma main à force de forfaits.

ABDÉLAZER.

Madame, il n’est pas temps de me connaître encore,

Vous saurez à quel point peut se venger un Maure.

 

 

ACTE III

 

 

Scène première

 

IRÈNE, ELVIRE

 

IRÈNE.

Hélas ! dans ces moments, tout me remplit d’effroi,

Les crimes et la mort errent autour de moi,

Malheureux Don Philippe ! une main meurtrière

Pour jamais à tes yeux a ravi la lumière ;

Et quand je donne ici des larmes à ton sort,

Il ne m’est pas permis de gémir sur ta mort ;

D’un austère devoir, déplorable victime,

Ma douleur est injuste, et mes pleurs sont un crime.

Quoi je suis criminelle, et mon devoir jaloux

M’interdit jusqu’au droit d’accuser mon époux ?

Que dis-je, Abdélazer en est-il moins barbare,

Lorsque sur tout mon sang sa haine se déclare ?

Et moi qui m’immolai pour acheter la paix

Des fléaux rassemblés je supporte le faix.

Punie avec rigueur, sans avoir part au crime,

Je suis d’un vain traité l’esclave et la victime.

Quand je dompte mes feux, cher Prince, tu péris,

Mon malheur est au comble.

ELVIRE.

Ah ! calmez vos esprits ;

La mort de Don Philippe est incertaine encore :

Non loin de ces remparts, au lever de l’aurore,

On l’a vu, m’a-t-on dit, s’avancer vers le camp.

IRÈNE.

Ah ! moi-même j’ai vu les traces de son sang ;

Une main trop fidèle a su trancher sa vie.

Les lamentables cris d’une foule attendrie,

Le deuil sombre et profond qui règne dans ces murs,

Elvire, de sa mort sont des témoins trop sûrs.

Non, tu ne connais pas ma destinée affreuse,

Hélas ! pour me tromper, je suis trop malheureuse :

Plût au ciel cependant que mes justes terreurs...

ELVIRE.

Il s’avance, Madame.

IRÈNE, l’apercevant et tombant dans les bras d’Elvire.

Elvire, je me meurs.

 

 

Scène II

 

DON PHILIPPE, IRÈNE, ELVIRE

 

DON PHILIPPE, à Irène évanouie.

Irène !... quel mélange et d’horreur et de joie !

Ah ! pardonne à l’espoir où mon âme se noie ;

Faut-il que de ce bien qui cause mon transport,

L’aveu si doux t’échappe aux portes de la mort !

Ah ! si cet aveu coûte à tes rigueurs extrêmes

Revis, et j’oublierai s’il se peut que tu m’aimes.

Irène ! ouvre les yeux.

IRÈNE, revenant de son évanouissement.

Qu’entends-je ! quelle voix,

Ciel ! où suis-je ? cher Prince, est-ce vous que je vois ?

Don Philippe ! quel Dieu vous ramène à la vie ?

DON PHILIPPE.

De mes vils assassins j’ai trompé la furie.

Ces serviles brigands dont un autre a fait choix,

Au meurtre chaque jour employés sous ses lois

Abusez par l’habit et par la ressemblance,

Et guidant au hasard leur féroce imprudence,

De cent coups de poignard réservés à mon flanc,

D’un malheureux obscur ont répandu le sang ;

Et pour mieux effacer les traces de leur crime,

Ils ont défiguré cette triste victime.

IRÈNE.

Ah, Seigneur ! vous vivez, vous nous êtes rendu !

Vous ramenez la joie en mon cœur éperdu :

Que dis-je ! quel effroi tout-à-coup m’a saisie ;

Ah Prince ! en vain le ciel vous a sauvé la vie :

Les invisibles bras armés contre vos jours

De pièges sans relâche enveloppent leur cours.

La main qui s’est baignée au sang de votre père

Poursuivra, croyez-moi, votre famille entière.

Seigneur, la Cour recèle un serpent dans son sein,

Sur les marches du trône il répand son venin ;

La triste Irène, hélas ! n’en fera pas exempte.

De ce monstre affamé l’haleine dévorante

À toute votre race entr’ouvrant les tombeaux

Tarira votre sang dans les derniers canaux.

Frémissez.

DON PHILIPPE.

Ciel, qu’entends-je ! expliquez-vous, Madame.

IRÈNE vivement.

Seigneur ! adoptez-vous les terreurs d’une femme ?

Pardonnez à mon trouble, à mes mortels ennuis...

Si vous m’étiez moins cher... je ne sais où je suis...

Ciel ! je m’égare...

DON PHILIPPE.

Et moi, je vous entends Irène.

Je sais de votre époux les projets et la haine ;

Ce tigre n’a que trop mérité mon courroux.

Ah cruelle ! est-ce à moi d’épargner votre époux ?

Qu’il tremble.

IRÈNE, avec frayeur.

Abdélazer, Seigneur, n’est point coupable.

DON PHILIPPE.

Eh bien ! expliquez donc ce mystère effroyable,

Ou je jure par vous, croyez-en mes serments,

De le faire expirer dans les plus vils tourments.

IRÈNE.

Sur le trône, Seigneur, vous n’êtes pas encore,

Mon époux n’est pas fait pour qu’on le déshonore,

Le nom d’Abdélazer est ici tout-puissant,

Lui seul a raffermi cet État languissant ;

Quels Chefs, ont parmi vous atteint sa renommée ?

Il a pour lui le Peuple, il a pour lui l’Armée :

L’Africain eût sans lui conquis ce vaste État,

Ce fut lui qui tout seul dans un jour de combat,

Au cœur de vos soldats ressuscitant la gloire,

Sous vos drapeaux épars, ramena la victoire.

Respectez mon époux, respectez un héros,

Au-dessus des mépris de ses obscurs rivaux,

Vous même à se venger, gardez de le contraindre ;

Vous qui le menacez, c’est à vous de le craindre.

DON PHILIPPE.

Ainsi donc contre moi tu t’armes aujourd’hui,

Et pour m’accabler mieux, tu te joins avec lui.

Eh bien, cruelle ! eh bien ! tu peux tout entreprendre,

Si tu poursuis mes jours, voudrais-je les défendre ;

C’est un bien que sans toi je ne puis conserver,

Ma vie est à toi seule.

IRÈNE.

Et je la veux sauver ;

De ce dépôt sacré, je me charge avec joie,

Renfermez les soupçons où votre âme est en proie,

Et du soin de vos jours fiez-vous à ma foi.

Ah ! qui peut prendre à vous plus d’intérêt que moi ;

Ce mot m’est échappé.

DON PHILIPPE.

C’en est trop, chère Irène,

Ton amant, de son sort te fait la souveraine.

IRÈNE.

Laissez agir, Seigneur, mon père et ses amis,

Et tous ils vous tiendront plus qu’ils n’avaient promis.

 

 

Scène III

 

ÉLÉONORE, DON PHILIPPE, IRÈNE

 

DON PHILIPPE.

Que vois-je ? Éléonore !

ÉLÉONORE.

Embrassez-moi, mon frère,

Je sais tout, vous vivez : le Ciel dans sa colère

Au moins vous rend à moi.

DON PHILIPPE.

Vous frémissez ma sœur !

Apprendrons-nous encor quelque nouveau malheur :

Parlez.

ÉLÉONORE.

Les Africains...

DON PHILIPPE.

Ciel !

ÉLÉONORE.

Leur foule barbare,

Des portes du Palais en ce moment s’empare ;

Ils sèment devant eux l’épouvante et l’horreur :

Le Castillan terrible oubliant la valeur

Abattu sous le poids de ce rapide orage,

À ses flots débordés, laisse un libre passage.

Abdélazer lui seul.

À Irène.

Madame, pardonnez

Cette vive surprise à mes sens étonnés

Le seul Abdélazer oppose avec constance

À leurs fougueux assauts, l’effort de sa vaillance ;

Moi-même je l’ai vu du haut de nos remparts,

Des flammes de la foudre animant les regards,

Abattre, disperser leurs sanglantes cohortes,

Du palais investi défendre seul les portes,

Monter, couvert de sang, sur des monceaux de morts,

Et faire aux assiégés un rempart de son corps.

DON PHILIPPE.

Ah, courons !

IRÈNE, avec chaleur.

Arrêtés.

DON PHILIPPE.

Non, c’en est trop, Madame,

C’est assez que vos yeux asservissent mon âme,

Qu’ils exercent sur moi leur suprême pouvoir,

Je vous immole tout, excepté mon devoir.

IRÈNE.

Allez, Seigneur, suivez une gloire inhumaine.

Il veut sortir.

ÉLÉONORE.

Nous volons sur vos pas.

DON PHILIPPE.

Gardes.

Les Gardes arrivent.

Qu’on les retienne.

Il sort.

 

 

Scène IV

 

IRÈNE, ÉLÉONORE, GARDES

 

IRÈNE.

Eh quoi ! les cieux jaloux dans nos plus grands malheurs,

À notre sexe, hélas ! ne laissent que les pleurs ;

Et courbé sous un joug injuste ou légitime,

Il doit vivre en esclave, ou mourir en victime.

ÉLÉONORE.

Madame ! près de nous entendez-vous des cris ?

IRÈNE.

Ah ! la douleur, Madame, a troublé mes esprits,

Je n’entends plus ; mes yeux sont couverts d’un nuage,

Je succombe aux horreurs que ce jour nous présage.

ÉLÉONORE.

Mon père ! si le ciel veut venger ton trépas,

Ah ! ton fils, de ta mort n’est point coupable, hélas !

Il ne mit point sur toi sa main dénaturée.

Si de sang et de morts ton ombre est altérée,

Si du sein des enfers tu frappes ces grands coups,

Sur les seuls criminels assouvis ton courroux ;

Épargne Don Philippe, et punis les barbares,

Déchirés de remords qu’ils meurent... tu t’égares

Malheureuse Princesse, ah ! tremble que les cieux

N’exaucent malgré toi tes effroyables vœux ;

Sur toi seule plutôt tombe, tombe la foudre,

Et laisse à leurs remords le soin de les absoudre.

 

 

Scène V

 

ALONZO fait signe aux GARDES de se retirer, ÉLÉONORE, IRÈNE

 

ÉLÉONORE.

Quoi ! c’est vous, Alonzo.

ALONZO.

Les Maures.

ÉLÉONORE.

Achevez.

ALONZO.

C’en est fait, ils ont fui.

IRÈNE vivement.

Quel bras nous a sauvés ?

ALONZO.

Abdélazer.

ÉLÉONORE.

Ô ciel !

ALONZO.

Ah ! j’en rougis moi-même,

Mais je dois la justice à son courage extrême ;

J’admire en frémissant ce héros dangereux :

Sans doute un Dieu guidait ses efforts valeureux.

À Éléonore.

Madame, c’est à lui que vous devez un frère,

Don Philippe emporté par son ardeur guerrière

Poursuivant hors des murs le Maure épouvanté,

Allait payer le prix de sa témérité :

Entouré d’ennemis, déjà son sang ruisselle,

Son épée est rompue, on le presse, il chancelle,

Son bras s’appesantit, il tombe. Abdélazer

Voit son danger, s’élance aussi prompt que l’éclair,

Et portant la terreur dans les rangs qu’ils foudroie,

À ces vautours sanglants vient arracher leur proie.

IRÈNE.

Je cède à mes transports.

ALONZO.

Ma sœur, où courez-vous ?

IRÈNE, avec trouble.

Ah ! je vole, Seigneur, embrasser mon époux,

Il est digne de moi, digne de cet Empire :

Contre l’État encor direz-vous qu’il conspire ?

Il est le bras, l’appui de qui l’ose outrager ;

C’est ainsi qu’un héros consent à se venger.

 

 

Scène VI

 

ALONZO, ÉLÉONORE

 

ALONZO.

Dans lui tant de vertu n’est qu’un nouveau mystère,

Un tigre adoucit-il son affreux caractère ;

Sous un masque imposant, ce farouche héros,

Marche d’un pas plus sûr à des crimes nouveaux.

ÉLÉONORE.

Il tombera lui-même au piège qu’il veut tendre,

Je le tiens dans mes fers.

ALONZO.

Je ne puis vous comprendre,

Madame.

ÉLÉONORE.

Eh bien ! Seigneur, apprenez un secret,

Il m’aime.

ALONZO.

Vous ?

ÉLÉONORE, ironiquement.

Oui, moi. Je suis l’heureux objet

Qui captive aujourd’hui cette âme ambitieuse,

Il dépose à mes pieds sa fierté dédaigneuse ;

C’est moi seule qu’au trône il prétend faire asseoir :

Pour régner, dès ce jour, je n’ai qu’à le vouloir.

Par un espoir frivole il abuse ma mère :

Il n’attend de ses mains le sceptre de mon père,

Que pour en faire un don à mes faibles appas ;

Ce héros daigne enfin s’enchaîner dans mes bras :

Mon triomphe est certain.

ALONZO.

Ma surprise est extrême !

Ce tigre vous aimer ! qui vous l’a dit ?

ÉLÉONORE.

Lui-même.

ALONZO.

Ô ciel ! à cet aveu qu’avez-vous répondu ?

ÉLÉONORE.

Comme je le devais, Seigneur, je l’ai reçu,

Mes regards n’ont montré ni trouble, ni colère ;

Sans être dédaigneuse, indifférente ou fière,

Je n’ai point étouffé, ni nourri son espoir :

J’ai voulu seulement m’asservir son devoir ;

Mais bientôt j’ai surpris sa noire inquiétude

Il s’accusait tout bas de trop de promptitude ;

J’ai connu que l’amour est une passion

Qui souvent étourdit jusqu’à l’ambition.

Son secret échappé, j’ai vu sur son visage

S’affaiblir, par degrés, son superbe courage ;

Plus à voiler sa crainte il employait d’efforts,

Plus son trouble à mes yeux se signalait alors ;

Tremblant que son secret n’échappât vers ma mère,

Il s’est humilié jusques à la prière ;

« De me taire, ai-je dit, je vous donne ma foi,

Mais mon cœur entre nous, veut une égale loi ;

Immolez-moi, Seigneur, vos projets de vengeance,

Ce n’est qu’à ce prix seul que je mets mon silence. »

ALONZO.

Eh bien, Madame ?

ÉLÉONORE.

Enfin, j’ai reçu les serments,

S’il les rompt, je romprai les miens en même-temps.

ALONZO.

Il les rompra, Madame.

ÉLÉONORE.

Il n’osera, vous dis-je,

Et son dernier combat qui passe pour prodige,

Effort désespéré de ses soins inquiets,

Est le gage premier des serments qu’il m’a faits ;

Il s’avance vers nous.

 

 

Scène VII

 

ABDÉLAZER, LA REINE, ÉLÉONORE, IRÈNE, ALONZO, LES GRANDS DU ROYAUME, LES PRINCIPAUX CHEFS DE L’ARMÉE, SOLDATS, PEUPLE

 

ABDÉLAZER, aux Grands.

Soutiens de cet Empire,

Vous, pour qui je chéris cette gloire où j’aspire,

D’un succès passager, relevez moins l’éclat :

Élevé parmi vous, mon sang est à l’État,

Trop heureux, si pour vous, sacrifiant ma vie,

Je parviens à calmer les fureurs de l’envie.

UN DES GRANDS.

Périssent à vos pieds tous vos rivaux rampants,

Vous avez de l’envie écrasé les serpents ;

Un Héros à nos yeux vaut plus que cent Monarques ;

Si vous n’êtes pas Roi, vous en avez les marques ;

Cet État par vos mains s’est vu ressusciter :

Qui conserve le trône est digne d’y monter.

LA REINE.

Quel malheur est le nôtre, ah ! dans ces temps d’orages,

Où les Maures sans cesse inondent nos rivages,

Où, non contents encor de dévaster nos champs,

Ils emmènent captifs nos femmes, nos enfants ;

Où Rome nous faisant une secrète guerre,

De nos divisions fomente le tonnerre ;

Quand c’est du Vatican que sont partis les coups,

Qui, jusque en son palais ont tué mon époux ;

Quand mon frère aiguisant sa haine simulée,

Poursuit dans ses débris ma race désolée ;

Quand l’État chancelant penche vers son tombeau,

Quel bras peut se charger d’étayer ce fardeau.

Don Philippe encor faible et sans expérience,

Est à peine sorti du sommeil de l’enfance ;

Il est fier, né sensible, ardent, plein de chaleur,

Mais d’un jeune homme encor il n’a que la valeur ;

Vertu dans un soldat, sans doute la première,

Mais qui dans un vieux chef doit être la dernière :

Je veux qu’Abdélazer soit digne de régner,

Ah ! qu’il instruise au moins mon fils à gouverner ;

Je suis mère, jugez par l’effort qui me coûte

Si j’aime cet État.

UN DES CHEFS DE L’ARMÉE.

Il vous est cher sans doute,

Au grand Abdélazer nous donnons notre voix,

Il saura soutenir le trône de nos Rois.

ALONZO.

Ô Princes ! et vous, Peuple, écoutez-moi. Le trône

Est au seul héritier à qui le sang le donne.

S’il suffit pour régner de la seule valeur,

Sans doute Abdélazer mérite cet honneur ;

Il a sauvé l’État, il a chassé le Maure,

Pour affermir le trône il ferait plus encore ;

Mais qui vous dit qu’un jour ce même Abdélazer

Ramené vers les siens par un instinct plus cher,

Pour premier fondement de sa grandeur nouvelle,

Ne rappelle en vos murs l’Africain infidèle,

Et que toute l’Espagne une seconde fois,

De ces vainqueurs altiers ne subisse les lois.

Et se retournant vers Abdélazer.

Oui du trône, Seigneur, d’où tout doit vous exclure,

Vous croire ambitieux c’est vous faire une injure ;

Soyez l’appui du sceptre et non le ravisseur,

Instruisez à régner le juste possesseur,

Rendez-le par vos soins l’exemple des Monarques,

Je verrai le héros à ces illustres marques.

ABDÉLAZER.

Si je voulais combler votre timide effroi,

Je n’ai qu’à dire un mot, Seigneur, et je suis Roi ;

Don Philippe paraît, vous allez me connaître.

 

 

Scène VIII

 

LES MÊMES, DON PHILIPPE

 

ABDÉLAZER.

Il faut un Roi, Seigneur, et c’est à vous de l’être ;

Il est temps que je montre à de jaloux sujets,

De leurs lâches soupçons les éclats indiscrets ;

J’ai conservé vos jours, je veux encor plus faire,

J’aspire au digne honneur de vous servir de père,

Il se jette à genoux.

Et je jure aux genoux de l’héritier des Rois,

Je jure le premier d’obéir à vos lois.

DON PHILIPPE le relève.

Moi-même à vos regards il faut que je rougisse,

De mes préventions j’abhorre l’injustice ;

Non, tant de grandeur d’âme en un courage altier,

Aux crimes les plus noirs ne saurait s’allier :

Seigneur, daignez m’aider par votre expérience,

À soutenir le faix de la toute-puissance ;

La naïve candeur respire dans mon sein ;

Ne voyez qu’un ami dans votre Souverain,

Et que ce jour heureux soit marqué par des fêtes.

Ils sortent tous en marquant diversement les mouvements dont ils sont agités.

 

 

Scène IX

 

ALONZO, seul

 

Tout redouble le poids de mes terreurs secrètes ;

Tout annonce à mes sens que ce calme trompeur,

Du plus terrible orage est l’affreux précurseur.

Les fêtes d’un tyran sont le signal des crimes,

Ses jeux sont terminés par le sang des victimes ;

Dans de si grands malheurs, ô ciel ! fois mon appui,

Allons sauver mon Prince, ou mourir avec lui.

 

 

АСТЕ IV

 

 

Scène première

 

IRÈNE, seule

 

Où vais-je, où suis-je hélas ! ces pompes solennelles,

Et ces apprêts d’un trône, et ces fêtes cruelles,

Dans mon sein agité répandent la douleur :

Don Philippe, est-ce à moi d’envier ton bonheur ;

Règne. M’appartient-il, hélas ! d’être jalouse,

Non, je n’espère plus d’être un jour ton épouse,

Tu t’en flattais en vain : de tout ce que j’aimais,

Un devoir rigoureux me sépare à jamais ;

Prends soin de m’oublier... règne, le ciel l’ordonne ;

Et moi, quand mon époux me hait et m’abandonne :

Ah ! malgré tous tes vœux, et malgré ton espoir,

Prince, je me condamne à ne plus te revoir ;

Règne sur la Castille, à tes pieds enchaînée,

De vivre sous tes lois, ah ! qu’elle est fortunée :

L’amour et le bonheur n’étaient pas faits pour

Dans mes sens interdits, je ne sais quel effroi moi.

À ma vue égarée, offre ma tombe ouverte :

De loin je vois venir le moment de ma perte.

Avant de se fermer, puissent mes tristes yeux

Te voir assis en paix au rang de tes Aïeux.

 

 

Scène II

 

ALONZO, IRÈNE

 

Alonzo traverse le théâtre avec des signes de douleur et d’effroi.

IRÈNE, allant au-devant de lui.

Le ciel nous frappe-t-il de nouvelles atteintes ?

ALONZO.

Ma sœur ! ah ! sa colère a confirmé mes craintes,

Le Prince Don Philippe est arrêté.

IRÈNE.

Seigneur,

Qu’entends-je !

ALONZO.

Épargnez-moi ce noir tissu d’horreur,

Sa mère ! 

IRÈNE.

Eh bien !

ALONZO.

Ce jour s’est levé pour le crime,

Elle a fait déclarer son fils illégitime.

IRÈNE.

Sa mère !

ALONZO.

À peine encor, et du Peuple et des Grands,

Le Prince avait reçu les vœux et les serments ;

Il vole vers l’armée : une foule odieuse

Fait éclater alors sa voix séditieuse ;

« Don Philippe n’est pas du pur sang de nos Rois ;

Qu’il cesse d’affecter d’irrévocables droits,

Et si quelque sujet au trône peut prétendre,

C’est un héros du moins qui sache le défendre. »

Abdélazer s’avance, et feint d’être surpris,

Des révoltés nombreux il calme les esprits,

Et condamnant l’erreur que lui-même a semée,

Se fait l’appui du Roi contre toute l’armée.

On demande la Reine, et les cris inquiets

Exigent son aveu sur ces grands intérêts :

Elle s’avance, ô honte ! infamie éternelle !

Voici les propres mots : « Don Philippe, dit-elle

N’est point mon fils, mon fils est mort presque en naissant,

Et moi, pour soutenir cet État languissant

Qui perdait dans mon fils sa plus chère espérance,

Moi, du Peuple et des Grands redoutant la licence,

Mes soins, de Don Philippe ont caché le trépas :

Un enfant de son âge élevé dans mes bras,

Au Peuple, à mon Époux, sut me rendre plus chère ;

Je prodiguai pour lui les tendresses de mère,

Et d’une Cour avide abusant les esprits,

Je l’ai nourri vingt ans sous le nom de mon fils ».

À ces mots, dans le camp s’élève un long murmure,

Les cris des factieux confirment l’imposture :

Ce torrent débordé roule et s’enfle en son cours,

Du Prince sans défense on menace les jours :

Votre époux qui gouverne à son gré leur furie,

Demande que par grâce on lui laisse la vie :

Quelques Guerriers d’élite indignés, furieux,

S’élancent avec moi sur les séditieux ;

Contre le nombre, hélas ! la résistance est vaine ;

On entoure le Prince, on l’arrête, on l’entraîne,

Et de mille soldats alors environné,

Dans le fort le plus proche on le tient enchaîné.

IRÈNE.

Dieu ! j’adore en pleurant tes jugements sévères,

Tu ne m’as donc laissé que le choix des misères ;

Quel est de tous côtés le malheur qui me suit ?

Mon époux m’abandonne, et mon amant périt.

Ah ! je ne vois que trop qu’on en veut à sa vie,

De revers en revers je me vois poursuivie :

Mes maux sont sans remède, et tel est mon tourment,

Que je perds mon époux sans sauver mon amant.

ALONZO.

Ma sœur, de tes chagrins calme la violence,

Le ciel me laisse encore un rayon d’espérance ;

Je cours dès ce moment assembler mes amis,

Leur courage, leur sang, leurs bras me sont promis ;

Du Prince Don Philippe ils briseront la chaîne,

Ou nous périrons tous.

Il sort.

 

 

Scène III

 

IRÈNE, seule

 

Ô malheureuse Irène !

Il manquait à mon sort ce coup pour l’achever,

Mon frère va se perdre, hélas ! sans nous sauver,

Ce jour, de la Castille, est le dernier peut-être ;

Ah ! quand tu briserais les chaînes de ton maître,

Ô mon frère ! mon sort n’en serait pas plus doux ;

J’ai donné tous mes vœux à mon barbare époux,

À l’époux qui me hait et qui me sacrifie,

Même à qui j’immolai le bonheur de ma vie ;

Je lui suis enchaînée, et ce n’est point à moi,

Alors qu’il m’abandonne, à lui manquer de foi.

 

 

Scène IV

 

ÉLÉONORE, IRÈNE

 

IRÈNE, en se jetant dans les bras d’Éléonore.

Madame, ah ! dans ces jours consacrés aux alarmes,

Âmes vives douleurs, venez mêler vos larmes.

ÉLÉONORE.

Ah ! que servent nos pleurs vainement répandus ?

Madame, le Ciel rit de nos vœux superflus ;

Pour nous, pour cet État, sa bonté s’est lassée :

De notre lâcheté sa justice offensée

Nous abandonne aux mains d’un Despote cruel :

J’attends tout de moi-même, et n’attends rien du Ciel.

Je veux voir votre époux... en ces lieux il s’avance,

Notre entretien, Madame, exige votre absence :

J’ai surpris des desseins qu’il n’ouvrira qu’à moi,

Et de vos intérêts fiez-vous à ma foi.

IRÈNE.

Je vous laisse.

À part, en s’en allant.

Ah ! la mort est ma seule ressource.

 

 

Scène V

 

ÉLÉONORE, ABDÉLAZER

 

ÉLÉONORE.

De tant noirs forfaits découvrez-moi la source,

Abdélazer ; vous seul ici la connaissez,

Vous ne tromperez point mes yeux intéressés :

Mon frère est prisonnier ; de ce complot infâme,

Vous savez quelles mains ont su former la trame ;

On m’a dit que ma mère en faveur d’un tyran,

Ose se déclarer contre son propre sang.

Non, je ne la crois pas de tant d’horreurs capable ;

De ce monstre odieux l’ascendant exécrable,

Dans un cœur trop crédule habile à pénétrer,

À ce coupable excès a pu seul l’égarer.

ABDÉLAZER, avec fierté.

Je cherche à revenir de ma surprise extrême,

Ce monstre, quel est-il ?

ÉLÉONORE.

C’est vous.

ABDÉLAZER, avec dissimulation.

Qui, moi !

ÉLÉONORE.

Vous même.

Non, je ne puis penser qu’un esclave orgueilleux,

Élevant jusqu’à moi ses téméraires vœux,

Qui de mon cœur enfin osa se croire digne,

Pour gage de sa foi n’offre qu’un crime insigne ;

Que pour mieux m’obtenir, trop prompt à s’oublier,

Il daigne à ses forfaits encore m’associer ;

Et que ce vil sujet aspirant à me plaire,

Veuille épouser la sœur en immolant le frère.

ABDÉLAZER.

Moi ! je l’immolerais ? moi qui l’ai défendu.

ÉLÉONORE.

Ton secours était feint, et ton cœur m’est connu.

ABDÉLAZER.

Ah ! j’atteste le Ciel.

ÉLÉONORE.

Laisses tes impostures,

Les vœux d’un scélérat sont autant de parjures.

ABDÉLAZER.

Madame, vous pouvez abuser de vos droits,

Puisque l’amour enfin m’a soumis à vos lois ;

J’ignore cependant si mon cœur téméraire

A pu porter trop haut le dessein de vous plaire ;

Sans cet esclave obscur qu’ici vous rabaissés,

Les beaux jours de l’État allaient être éclipsés ;

Du rang que votre orgueil ose affecter encore,

Vous êtes redevable au courage d’un Maure,

À moi, Madame, à moi ; sans l’appui de mon bras,

Vos reproches moins fiers s’expliqueraient plus bas ;

Et lorsqu’ici mes soins ont tout fait pour vous plaire,

Non, je n’attendais pas cet indigne salaire.

ÉLÉONORE.

Eh bien ! rends-moi mon frère, et j’en crois à tes feux.

ABDÉLAZER.

Eh ! le puis-je, Madame ?

ÉLÉONORE.

Oui, cruel, tu le peux.

Ici n’es-tu pas Roi ; s’il t’en manque le titre,

Du sort de cet Empire en es-tu moins l’arbitre ?

Tout tremble, tout fléchit, tout rampe sous tes lois

Tu gouvernes les Grands et le Peuple à ton choix.

Tyran, tremble à ton tour, et redoute une femme.

Mes yeux ont pénétré les secrets de ton âme ;

À ma mère, soudain je cours les révéler,

De son crédule cœur mes cris vont t’exiler ;

De tes feux odieux j’explique le mystère

J’irai, j’embrasserai les genoux de ma mère ;

Elle entendra ma plainte, elle verra mes pleurs ;

Non, tes affreux conseils, tes pièges imposteurs,

Et le fil ténébreux de tes horribles trames,

De l’honneur dans son sein, n’ont point éteint les flammes.

Elle va par mes vœux retirer aujourd’hui

La main que tu bravais et qui te sert d’appui,

Et sa bouche abjurant sa lâche complaisance,

À mon frère rendra les droits de sa naissance.

Du trône à l’échafaud tu ne feras qu’un pas,

Ton supplice est tout prêt.

ABDÉLAZER.

Et je ne vous crains pas.

Si la Reine me perd, je puis perdre la Reine

Dans l’abîme, en mourant, avec moi je l’entraîne.

ÉLÉONORE.

Ciel tu me fais trembler ! mais que dis-je ? et mon cœur

Est trop prompt à saisir une fausse terreur ;

Du piège que ta main veut tendre à ma faiblesse,

Barbare, en ce moment je pénètre l’adresse ;

Va, si ma mère eut part à tes affreux transports,

Va, le ciel fera grâce à ses tristes remords ;

Une fois délivré, crois-tu donc que mon frère

Ne joindra pas sa haine à celle de ma mère,

Et que réunissant leurs partis désormais,

Tous deux ne mettront pas un terme à tes forfaits ;

Dans le nuage obscur s’enfle et grossit la foudre,

Qui va partir, tomber et te réduire en poudre :

Si les cieux en courroux, durant quelques instants,

Sur la terre effrayée ont vomi les tyrans,

S’ils ont porté si haut leur pouvoir formidable

C’est pour épouvanter par leur chute effroyable ;

Quiconque à l’avenir voudrait leur ressembler ;

La tombe te poursuit, tu ne peux reculer ;

Si je t’ai vainement imploré pour mon frère,

Va, mon cœur est honteux d’une lâche prière,

Mon frère en rougirait : comble tes attentats,

Mais si le jour t’est cher, ordonne mon trépas.

 

 

Scène VI

 

ABDÉLAZER, seul

 

Je brave les clameurs d’une femme en furie,

Je ne crains que l’aveu d’un feu qui m’humilie ;

Mais de quel vain effroi s’alarme mon orgueil ?

Quand je puis faire ici tout trembler d’un coup d’œil :

Non, ce n’est point l’amour dont je ressens les flammes.

Ce sentiment est fait pour les timides âmes ;

Le trône et la vengeance enflamment seuls mon cœur ;

Du voile de l’amour je couvre ma fureur :

J’ai perdu par un crime, et mon trône, et mon père,

Il faut qu’un crime égal cimente ma colère ;

Quelques meurtres encore, et mon père est vengé :

Bientôt ici pour moi le trône est érigé.

Qu’importe dans quels lieux la fortune le range,

Pourvu qu’en même temps je règne et je me venge.

L’Européen chérit la race de ses Rois ;

Je veux sur cette base appuyer mes exploits ;

Don Philippe expiré, sa sœur, jeune héritière,

À ce Peuple soumis plaira mieux que sa mère ;

Ce Peuple, dans l’espoir de voir un successeur,

Fléchira sous mon joug avec plus de douceur ;

Je m’ôte, dans la Reine, un témoin de mon crime,

Elle en fut l’instrument, qu’elle en soit la victime.

 

 

Scène VII

 

ABDÉLAZER, ABULCAR

 

ABDÉLAZER.

Le poison est-il prêt, Abulcar ?

ABULCAR.

Oui, Seigneur.

ABDÉLAZER.

Va, que ta main s’apprête à servir ma fureur,

Je prévois les soupçons de la Cour alarmée ;

Va, fais taire la Cour et fais parler l’armée,

Offre à l’une la gloire, à l’autre des présents,

Et viens me retrouver quand il en sera temps.

Abulcar sort.

 

 

Scène VIII

 

ABDÉLAZER, IRÈNE

 

ABDÉLAZER.

On s’avance en ces lieux. Que vois-je ! c’est Irène.

IRÈNE, aux genoux d’Abdélazer.

Je tombe à vos genoux... ah ! Seigneur, ah ! la Reine...

Il veut la relever.

Écoutez-moi, Seigneur, ou je meurs à vos pieds ;

L’alarme est au Palais, Abdélazer fuyés...

La Reine a dans les yeux une douleur farouche,

Votre nom avec rage est sorti de sa bouche,

Elle vous cherche, et veut vous entendre et vous voir :

Hélas ! redoutez tout d’un cœur au désespoir.

La Reine paraît.

C’est elle !

Irène se relève.

 

 

Scène IX

 

LA REINE, ABDÉLAZER, IRÈNE

 

LA REINE, avec une douleur sombre.

Je vous cherche, Abdélazer.

À Irène.

Et vous,

Sortez.

IRÈNE, à part.

Ô Dieu puissant ! fais grâce à mon époux,

Prends pitié de mes pleurs, ou s’il faut qu’il succombe,

S’il périt, avec lui rejoins-moi dans sa tombe.

Irène s’éloigne lentement en regardant son époux. La Reine, avec un geste de colère, lui réitère l’ordre de sortir. Irène part avec les signes de la plus profonde douleur.

 

 

Scène X

 

LA REINE, ABDÉLAZER

 

LA REINE.

N’attendez point de moi des reproches, Seigneur,

J’ai mérité l’excès de mon affreux malheur :

J’immolai mon époux, l’amant me sacrifie,

Je ne me trouve point encor assez punie ;

J’ai fait rougir le Ciel de mes horribles feux,

Mes mains vous ont vendu cet État malheureux ;

Que dis-je ? J’ai fait plus ; mère dénaturée,

Contre mon propre sang je me suis déclarée ;

J’ai démenti pour vous avec un front d’airain

La nature en secret révoltée en mon sein,

À mon fils j’ai ravi les droits de sa naissance,

Mais la nature crie et reprend sa défense.

C’est assez des forfaits que pour vous j’ai commis,

Sans qu’il me faille encor vous immoler mon fils :

De mes coupables jours je sens venir le terme,

Vers la mort qui me fuit je marche d’un pas ferme

Je ne redoute plus votre ascendant cruel,

Dans mes derniers moments je ne crains que le ciel ;

À mes crimes cessez d’en vouloir joindre d’autres,

Où je puis révéler mes forfaits et les vôtres ;

Rendez le nom, la gloire et le trône à mon fils,

Que je l’embrasse encore, et je meurs à ce prix ;

Ou sur vous et sur moi j’attirerai la foudre.

ABDÉLAZER, froidement.

Quand le crime est heureux, les cieux savent l’absoudre,

Ils ne punissent point les forfaits des héros,

Pour un crime vulgaire ils gardent leurs carreaux ;

Le vice ou la vertu nous fait ce que nous sommes,

L’excès dans l’un et l’autre ont formé les grands hommes.

N’auriez-vous donc commis qu’un meurtre superflu.

Madame, écoutez-moi.

LA REINE.

Je t’ai trop entendu,

Tu ne m’attendris plus, un nouveau jour m’éclaire,

J’abhorre les excès de ma Hamme adultère ;

Je te vois comme un monstre effroyable à mes yeux.

Vis, pour, pour l’horreur du monde et pour l’effroi des cieux,

Vis, quand tu périrais du plus affreux supplice,

À tes crimes les cieux ne feraient pas justice...

Puisses-tu dans ton cœur sentir tous mes remords,

Et sans pouvoir mourir éprouver mille morts...

Mais... quel froid inconnu de mes veines s’empare,

Mes yeux sont obscurcis... voilà tes coups, barbare !

Je vais, ah ! je le sens, rejoindre mon époux :

Mon fils ! tu nous suivras.

Elle tombe sur un fauteuil.

ABDÉLAZER.

Gardes...

Les Gardes viennent.

Empressez-vous,

Courez, volez chercher les femmes de la Reine.

Ils sortent.

 

 

Scène XI

 

LA REINE, ABDÉLAZER

 

LA REINE, sur son fauteuil avec une voix étouffée.

Quels horribles tourments !

 

 

Scène XII

 

IRÈNE, ABDÉLAZER, LA REINE, ELDONA, LES FEMMES DE LA REINE, GARDES

 

IRÈNE, avec effroi en courant vers la Reine.

Ah !

LA REINE, se relevant à demi, avec effort.

Quoi ! c’est vous Irène ?

Elle retombe.

Je meurs.

ABDÉLAZER, à Irène.

Madame, allez, donnez-lui vos secours,

Peut-être que ce mal n’en veut point à ses jours ;

Allez.

On emmène la Reine, Abdélazer fait signe aux Gardes de se retirer.

 

 

Scène XIII

 

ABDÉLAZER, seul

 

Le Ciel propice a servi ma colère,

Il craindrait à mes vœux de se montrer contraire ;

À mes puissants destins je le tiens enchaîné.

 

 

Scène XIV

 

ABDÉLAZER, ABULCAR

 

ABDÉLAZER.

Eh bien ! cher Abulcar ?

ABULCAR.

Son sort est terminé,

Seigneur.

ABDÉLAZER.

N’a-t-elle point, à son heure dernière,

De nos secrets complots trahi quelque mystère ?

ABULCAR.

Les forces du venin dont ma main a fait choix

Dans les convulsions ont étouffé sa voix...

ABDÉLAZER.

Pour déguiser sa mort employons l’artifice ;

Feins que de Don Carlos la Reine était complice,

Et que ce Prince adroit, pour mieux cacher ses coups,

A réuni de près l’épouse avec l’époux.

Le peuple te croira, le peuple est né crédule ;

Que les Grands à prix d’or te vendent leur scrupule :

Par ma haute valeur, surtout par mes bienfaits,

Sur le Peuple et les Grands je règne désormais

Et les dons prodigués par ma main libérale,

M’ont livré dès longtemps cette foule vénale.

Les Ordres de l’État depuis longtemps lassés

Sous leurs Rois indolents murmuraient oppressés ;

Monarques avilis, simulacres avides,

Qui montraient leur pouvoir par le poids des subsides,

Et noyés dans le luxe, au fond de leur palais,

Faisaient en se jouant, ou la guerre, ou la paix.

Tout Monarque despote est près de sa ruine,

Vers sa chute à grands pas lui-même il s’achemine,

Et devançant les coups qu’il ne peut détourner,

Se livre au premier bras qui l’ose assassiner.

Voilà le fondement de ma haute puissance :

Les Peuples opprimés ont aidé ma vengeance ;

 Feignant de refuser de commander sur eux,

À mon ambition je les lie encore mieux.

Deux ennemis restés importunent ma vue,

Don Philippe, Alonzo ; leur mort est résolue.

La seule Éléonore alarme mes esprits ;

Je crains, je l’avouerai, ses reproches, ses cris,

Sa beauté, son courage, unis à sa naissance,

Et l’innocence en pleurs qui demande vengeance.

Allons, dans ses excès, prompt à la contenir,

Chercher à la sauver, ou bien à la punir,

Et sous les pas tremblants lui découvrant l’abîme,

La prendre s’il le faut pour dernière victime.

 

 

ACTE V

 

 

Scène première

 

ALONZO, IRÈNE

 

ALONZO.

Oui, ma sœur, il est vrai, de vous, de votre époux,

Par Rome en ce moment les liens sont dissous.

Vous, d’un devoir sacré, victime auguste et fière,

Vous pouvez renouer votre chaîne première ;

Le divorce vous rend à Don Philippe.

IRÈNE.

Moi ?

Qui, moi ? Que de l’hymen j’aille trahir la foi ?

Ah ! laissez-moi mon frère, et libre et désolée,

Lutter contre les maux dont je suis accablée ;

Laissez-moi dans ce jour et de sang et de deuil,

Pleurer sur ma famille enfermée au cercueil,

Sur l’injuste mari qui m’a répudiée,

À qui, vous le savez, votre main m’a liée ;

Moi-même à qui sur moi j’ai donné tout pouvoir,

À cet ingrat enfin que j’aimai par devoir.

ALONZO.

Ô déplorable sœur ! ô malheureuse Irène !

Pouvez-vous sans horreur contempler votre chaîne.

IRÈNE.

Le ciel dans les grandeurs ne nous a point placés,

Pour qu’au vice par nous les chemins soient tracés,

Et du rang où le Peuple en foule nous contemple,

Des rigides vertus nous lui devons l’exemple.

ALONZO.

Cet État est tombé, fléchissons avec lui ;

En toi seule, ma sœur, il lui reste un appui ;

Veux-tu donc de sa chute être cause toi même ?

Ne te souvient-il plus que Don Philippe t’aime ?

IRÈNE.

Tu déchires mon cœur ; dans mon malheur, hélas !

Quel fruit espères-tu de mes tristes combats ?

Don Philippe est aux fers, et sa mort est jurée,

Ah ! par les mêmes mains la mienne est préparée ;

Il est temps que le ciel mette un terme à mes maux ;

Ce n’est qu’après ma mort que j’attends le repos.

ALONZO.

Que dites-vous, ma sœur ? Calmez vos craintes vaines,

Du Prince Don Philippe on brisera les chaînes ;

Il va vivre et régner.

IRÈNE.

Est-il bien vrai, Seigneur ?

Ah ! mon cœur oppressé repousse cette erreur ;

Non, je n’accepte point votre heureux artifice,

De l’usurpation tout m’offre ici l’indice.

Don Philippe au tombeau bientôt sera plongé ;

Pour un autre que lui ce trône est érigé,

La pompe de ces lieux me fait assez connaître,

Seigneur, qu’Abdélazer est ici le seul maître.

ALONZO.

Il ne l’est pas encore.

IRÈNE.

Ô ! mon frère, achevez,

Daignez rendre le calme à mes sens soulevés.

ALONZO.

Éléonore...

IRÈNE.

Eh bien ?

ALONZO.

Sa piété sincère,

Des funèbres devoirs s’acquitte envers sa mère ;

Elle trouve un billet renfermé dans son sein,

Elle dérobe aux yeux ce dépôt, et soudain

Vole vers moi troublée et respirant à peine :

Je lis ces mots tracés de la main de la Reine,

Dernière volonté qu’une heure avant sa mort

Les cieux ont arrachée à son triste remord,

« Par mon ambition séduite et poursuivie,

Je ravis à mon fils sa naissance et ses droits,

Le Prince Don Philippe est du sang de vos Rois ;

S’il en est temps encor prenez soin de sa vie. »

IRÈNE.

Enfin, Seigneur ?

ALONZO.

J’assemble en secret mes amis ;

Je leur montre l’écrit entre mes mains remis ;

Soudain parmi le Peuple et jusques dans l’armée,

De cet événement la nouvelle est semée ;

Les uns ont rejeté ce bruit comme suspect :

Mais ceux qui pour leurs Rois gardent un vieux respect,

Nos braves vétérans, d’une voix unanime,

Ont juré de servir leur Prince légitime ;

Je vole les rejoindre, et bientôt à vos yeux

Remettre Don Philippe au rang de ses Aïeux.

IRÈNE.

Sous quel astre fatal faut-il que je fois née ?

Hélas ! ta sœur est-elle assez infortunée ?

Il me faut renoncer à tout ce qui m’est cher,

Ou perdre Don Philippe, ou perdre Abdélazer ;

L’un ne peut se sauver que l’autre ne périsse,

La mort de l’un des deux m’est un égal supplice :

Si Don Philippe règne, Abdélazer n’est plus,

Son sang va rejaillir à mes yeux éperdus ;

Et moi, de son trépas, complice détestable,

Mon frère, vous voulez que d’une main coupable,

Par mes indignes feux profanant son tombeau,

Sur sa cendre en courroux j’épouse son bourreau.

ALONZO.

Quelle erreur insensée et t’abuse et t’égare ?

Si tu chéris les jours de cet époux barbare,

Ce n’est que ton hymen qui le sauve aujourd’hui ;

Tu peux seule écarter le fer levé sur lui,

Et du Prince arrêtant la fureur meurtrière,

Entre ces deux rivaux t’opposer pour barrière ;

Don Philippe à tes vœux, tremblant de résister,

Fera tout pour te plaire et pour te mériter ;

Ce Prince est généreux.

IRÈNE.

Qu’il le soit plus encore,

Qu’il me prouve, en effet, à quel point il m’adore ;

Et que sans m’imposer une odieuse loi,

Lui-même, en me servant, n’attende rien de moi.

ALONZO.

Ah ! que prétendez-vous ?

IRÈNE.

Qu’il se fasse justice,

Qu’il m’imite ; je fais un cruel sacrifice,

Par la paix de mon cœur j’en recueille les fruits,

Qu’il soit digne de moi, je l’estime à ce prix :

Adieu. N’en doutez point, mes vœux les plus sincères

Appellent Don Philippe au trône de ses pères ;

Si contre Abdélazer le sort lance ses coups,

Seigneur, mes premiers soins seront pour mon époux :

Je vous laisse.

Elle sort.

 

 

Scène II

 

ALONZO, seul

 

Ô grand Dieu ! viens confondre un rebelle !

De mes amis tremblants viens réchauffer le zèle !

Sur ce trône avili par un indigne choix,

Grand Dieu ! fais remonter la race de nos Rois,

Et fais qu’à mon retour la tyrannie altière,

À l’aspect de son Roi, tombe éparse en poussière !

 

 

Scène III

 

ÉLÉONORE, ALONZO

 

ÉLÉONORE.

Abdélazer paraît. Ne perdez point de temps ;

Je vais le retenir, du moins quelques instants ;

Nous ne le craindrons plus. Vous, vengez ma famille,

Cet État, votre amour, mon frère et la Castille.

Il sort.

 

 

Scène IV

 

ÉLÉONORE, seule

 

À l’aspect du tyran qui fait frémir mon cœur,

J’ai peine à renfermer une trop juste horreur :

Elle l’aperçoit.

Ciel !

 

 

Scène V

 

ABDÉLAZER, ÉLÉONORE

 

ABDÉLAZER.

Je suis Roi, Madame, ou suis bien près de l’être,

Il ne tiendrait qu’à moi de vous parler en maître ;

Mais je ne prétends pas abuser de mes droits :

Vous voyez qu’en ces lieux tout fléchit sous mes lois ;

Les Magistrats du Peuple, et le Conseil de Guerre,

D’une commune voix, condamnent votre frère ;

Sa mort est ordonnée. Alonzo sans succès,

Me lancent chaque jour ses inutiles traits ;

Cet Artisan obscur de complots et de ligues,

Élevé pour la Cour, et nourri dans les brigues ;

D’un tas de factieux l’organe et le moteur,

Ce complice rampant d’un abject imposteur,

Qui m’opposant au trône un fantôme stérile,

Pensait dans mes progrès borner ma course agile,

Le perfide mourra dans d’infâmes tourments...

Vous pouvez les sauver, tandis qu’il en est temps :

Ma tendresse pour vous parle et s’explique encore.

Je ne vous dirai point que mon cœur vous adore ;

Je laisse ce langage à vos Européens ;

Mes projets ont besoin d’unir vos jours aux miens :

Don Philippe peut vivre en s’éloignant d’un trône

Que tant que je vivrai le tonnerre environne.

Pour le faible Alonzo qu’il cesse, croyez-moi,

De vouloir dans mon cœur, porter son propre effroi,

Au joug accoutumé, qu’il tremble et qu’il se taise,

Qu’il courbe un front soumis sous le bras qui lui pèse ;

Qu’il murmure en silence au lieu de m’insulter :

J’ai trop acquis le droit de ne rien redouter.

C’est à vous d’ordonner leur trépas ou leur grâce ;

Le trône vous attend, venez-y prendre place,

Ou leurs corps, à vos yeux, meurtris et déchirés,

À ce trône sanglant serviront de degrés.

ÉLÉONORE.

Oui, Tyran, tu peux tout, meurtrier, de mon père,

Et dans le même jour teint du sang de ma mère.

Don Philippe, Alonzo, dans ces moments d’horreur,

Ces victimes encor manquent à ta fureur ;

Immole-les, crois-moi, ton salut les demande,

À tes Dieux infernaux donnes-les en offrande ;

Ils ont juré ta mort : tant qu’ils respireront,

La couronne jamais ne tiendrait sur ton front.

Tu ne sais pas à toi combien je m’intéresse.

Connais-tu les trésors qu’immole ma tendresse ?

Pour mon frère tu sais mon tendre attachement,

Mais apprends aujourd’hui que l’autre est mon amant ;

Mais un amant que j’aime autant que je t’abhorre,

Et tout absent qu’il est à qui je jure encore,

Je jure à tes regards de lui garder ma foi,

Et d’être unie à lui, même en dépit de toi.

ABDÉLAZER.

Quoi ! vous les immolez par votre vaine audace,

Quand il ne tient qu’à vous de demander leur grâce.

ÉLÉONORE.

Ils m’en désavoueraient.

ABDÉLAZER.

Redoutez mon pouvoir.

ÉLÉONORE.

Je ne redoute rien que l’horreur de te voir.

 

 

Scène VI

 

ABULCAR, ABDÉLAZER, ÉLÉONORE

 

ABULCAR.

Seigneur, les factieux éclatent dans l’armée,

Et la division dans le camp est semée ;

Le nom de Don Philippe est le signal confus

Qui vole incessamment dans les rangs confondus ;

Vieillards, femmes, enfants, soldats et Capitaines,

En foule du captif courent briser les chaînes ;

Le perfide Alonzo, la fureur dans les yeux,

Embrasse les esprits de ces séditieux ;

Lui-même est à leur tête.

ÉLÉONORE.

Enfin le Ciel est juste,

Il frappe les tyrans, il fauve un sang auguste ;

Ta chute est arrivée.

ABDÉLAZER.

Allons, cher Abulcar,

Les lâches n’oseront soutenir mon regard ;

Et toi, cruelle, et toi dont l’audace me brave,

Ne t’attends désormais qu’au rang de mon esclave ;

Captive couronnée, admise près de moi,

Je ne vais plus t’offrir qu’un maître dans ton Roi :

Parmi les flots de sang versés sur ton passage,

Je te traîné aux autels au milieu du carnage,

Et ce Palais en feu, pour flambeau nuptial,

De notre hymen forcé sera l’affreux signal.

ÉLÉONORE, tandis qu’ Abdélazer et Abulcar sortent.

Poursuis les grands desseins qu’ici tu te proposes,

Je suis prête, tu peux m’épouser si tu l’oses,

Et je ne subirai cet hymen plein d’horreur,

Que pour choisir la place à te percer le cœur.

 

 

Scène VII

 

ÉLÉONORE, seule

 

Pour sauver cet État, Dieu puissant ! si mon père.

Frappant un ennemi méritait ta colère ;

Ton courroux s’étend-il sur les derniers enfants,

Et peut-il s’abreuver du sang des innocents ?

Un seul jour me ravit et mon père et ma mère,

Veux-tu m’ôter encore mon époux et mon frère ?

Quels encens aux autels fumera désormais,

Grand Dieu, si les vertus ont le sort des forfaits.

Renverse le tyran de son char de victoire,

Redouble tes carreaux, venge-nous pour ta gloire.

 

 

Scène VIII

 

ALONZO, ÉLÉONORE

 

ALONZO.

Le ciel rompt nos desseins, Madame.

ÉLEONORE.

Eh quoi, Seigneur !...

Don Philippe...

ALONZO.

Il est libre.

ÉLEONORE.

Et le tyran ?

ALONZO.

Vainqueur.

ÉLÉONORE.

Ô mon frère !

ALONZO.

J’ai fait ce que j’avais promis,

Ses liens sont brisés par moi, par mes amis.

Il nous semblait brûler d’essayer son courage ;

Mais le combat à peine et commence et s’engage,

Qu’entraîné tout-à-coup par de lâches fuyards,

Don Philippe s’échappe à mes tristes regards :

J’ai fait de vains efforts, Madame, pour l’atteindre.

Désormais dans ce jour pour nous tout est à craindre ;

J’ai revolé vers vous, l’instant est précieux ;

Sauvez-vous des excès d’un lion furieux,

Qui rugissant au loin sur sa proie échappée,

Assouvirait sur vous sa vengeance trompée.

ÉLÉONORE.

Oui, Seigneur, je vous suis ; la fuite en ces instants.

N’est point humiliante à qui fuit ses tyrans,

Allons trouver le Roi, je ne puis croire encore

Qu’il trahisse son sang et qu’il le déshonore.

Employons les moments prompts à nous secourir,

Il est pour les grands cœurs toujours temps de mourir.

Allons, Seigneur, allons.

Ils veulent sortir.

 

 

Scène IX

 

LES MÊMES, ABDÉLAZER, GARDES

 

ABDÉLAZER.

Où courez-vous, rebelles ?

Me voilà pour punir vos trames criminelles.

À Alonzo.

Traître, tu périras.

ALONZO.

Je mourrai sans effroi,

Le trépas n’est affreux qu’aux tyrans comme toi.

ABDÉLAZER, aux Gardes.

Qu’on l’ôte de mes yeux, et qu’un affreux supplice

De ce traître ennemi me fasse enfin justice

À Alonzo.

Au-devant de ta perte, oui, toi même as couru,

Et je t’aurais sauvé si tu l’avais voulu ;

L’imposteur qu’aujourd’hui ta haine me suscite,

Ce Guerrier courageux signalé par sa fuite,

Est suivi par mon ordre, et ce rare héros

Va te suivre de près sous le fer des bourreaux.

À Éléonore.

Madame, querellez le Ciel qui vous tourmente,

S’il répond en ce jour si mal à votre attente.

ÉLÉONORE, à Alonzo.

Meurs : fais rougir le Ciel qui te dût protéger,

Alonzo, je saurai te suivre ou te venger.

Aux yeux de ton tyran embrasse ton épouse ;

Jouissons malgré lui de sa fureur jalouse,

Et réduit à régner sur des monceaux de morts,

Qu’il reste dans ces lieux seul avec ses remords.

ABDÉLAZER.

Qu’on entraîne Alonzo.

ÉLÉONORE.

Quel bruit se fait entendre ?

Le Ciel, n’en doutons point, s’arme pour nous défendre.

ABDÉLAZER, aux Gardes.

Obéissez.

Les Gardes vont pour saisir Alonzo.

 

 

Scène X

 

LES MÊMES, DON PHILIPPE, LES GRANDS DU ROYAUME, LES CHEFS DE L’ARMÉE, LES SOLDATS, LE PEUPLE

 

DON PHILIPPE.

Arrête. Enfin les justes cieux,

Livrent à ma vengeance un monstre audacieux ;

Par ma fuite, tyran, ta vengeance abusée,

Crût que je te cédais une victoire aisée ;

J’ai trouvé des amis dans mes anciens sujets ;

Leurs bras en secondant mes rapides succès,

Ont sapé les appuis de ta noire puissance ;

La tyrannie expire et mon règne commence,

Aux Gardes.

Qu’un supplice nouveau tranche à l’instant ses jours,

Et que son corps sanglant repaisse les vautours ;

De ce monstre exécrable, allez qu’on me délivre.

 

 

Scène XI

 

LES MÊMES, IRÈNE

 

IRÈNE, au-devant des Gardes et se jetant aux genoux de Don Philippe.

Ah ! sauvez mon époux, ou laissez-moi le suivre.

Le Prince la relève.

ABDÉLAZER, à Irène.

Croit-on qu’Abdélazer ne sache pas mourir,

Respectez mon malheur, gardez-vous de flétrir

Par de lâches souhaits le moment qui me reste.

IRÈNE, à Abdélazer.

Non, tu ne mourras point, ou le Ciel que j’atteste...

DON PHILIPPE, à Irène.

Vous prenez sa défense ?

IRÈNE, se jetant au-devant d’Abdélazer et le couvrant de son corps.

Oui, Seigneur, je la prends ?

Vous nous immolerez tous deux en même temps :

En m’ôtant mon époux, qu’avez-vous à prétendre ?

Avez-vous espéré m’épouser sur la cendre ;

Non, ne le croyez pas. Si vous m’aimez, Seigneur,

J’attends d’autres vertus dignes de votre cœur...

Au nom de votre amour, au nom de cette flamme,

Qui, même encor pour vous brûle au fond de mon âme,

Ah ! soyez assez grand pour sauver mon époux.

DON PHILIPPE.

Il a rompu les nœuds qui l’unissaient à vous ;

Votre époux ! Le cruel mérite votre haine,

Il ne l’est plus.

Il fait signe aux Gardes.

Soldats.

IRÈNE.

Ah Seigneur !

DON PHILIPPE.

Qu’on l’entraîne.

IRÈNE, aux Gardes.

Arrêtez !

ABDÉLAZER, à Irène saisissant avec fureur sa main pour la repousser et la placer à son côté.

Laissez-moi.

Et lui tenant toujours la main en s’adressant à Don Philippe.

Ce bien était à toi,

Irène t’adorait avant que d’être à moi,

Elle t’adore encore, et tu peux la reprendre,

Je veux avant ma mort moi-même te la rendre.

Il la poignarde et se poignarde en même temps.

La voilà.

Irène tombe sur un fauteuil.

DON PHILIPPE, en courant à Irène et se jetant sur son corps.

Monstre affreux !

Il veut se tuer, on le désarme, il reste aux genoux d’Irène dans un état d’insensibilité. Éléonore et Alonzo font éclater leur désespoir par des signes.

ABDÉLAZER, à Don Philippe.

Connais Abdélazer :

As-tu pensé, dis-moi, Castillan faible et fier,

Que la mort d’un héros pût être en ta puissance :

Ton trépas, il est vrai, manquait à ma vengeance ;

Mais en t’ôtant l’objet de ton fatal amour,

Je te punis bien plus qu’en l’arrachant le jour ;

Et pour mieux enfoncer le trait qui te désole,

Songe que par ma main, c’est ta main qui l’immole ;

Vis pour offrir au peuple un fantôme de Roi.

Je te laisse en ces lieux plus à plaindre que moi ;

Adieu, je meurs vengé. Dans l’instant où je tombe,

Assez de flots de sang font honneur à ma tombe ;

Et pour combler un jour mes crimes imparfaits,

Je laisse mon génie au cœur de tes sujets :

Je me meurs.

ALONZO.

Qu’on l’emmène.

Les Gardes entraînent Abdélazer.

 

 

Scène XII

 

LES MÊMES

 

ÉLÉONORE.

Ô jour ! jour effroyable !

ALONZO, à Don Philippe toujours aux pieds d’Irène.

Ah mon Prince ! quittez cet objet lamentable.

DON PHILIPPE, revenant à lui.

Le monstre est-il sorti, de son souffle odieux,

A-t-il enfin cessé d’empoisonner ces lieux.

ALONZO.

Il n’est plus.

IRÈNE, r’ouvrant un œil mourant et d’une voix faible.

Ah ! le ciel l’a donc pris pour victime,

Daigne, hélas ! sa bonté faire grâce à son crime.

DON PHILIPPE, avec transport.

Chère Irène !

IRÈNE.

Seigneur, le temps est cher,

La mort va me rejoindre auprès d’Abdélazer ;

Donnez-moi votre main.

Don Philippe lui donne la main. À Éléonore.

Approchez-vous, Madame.

À Alonzo.

Mon frère, approchez-vous.

À Don Philippe en le regardant tendrement.

J’expire votre femme,

Prince... adieu.

DON PHILIPPE.

Si tu mets à ce prix tes bienfaits,

Ô ciel ! il ne fallait me couronner jamais.

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